mercredi 27 juillet 2016

NEGRITUDES


RIRE JAUNE et HUMOUR NOIR


Négritudes



J’aime les contes et nouvelles de Maupassant bien qu’ils se terminent presque toujours mal. Celui qui m’attriste le plus est «Boitelle»: le jeune Boitelle Antoine fait son service militaire au Havre et tombe profondément amoureux d’une gentille petite bonne sénégalaise. Elle a toutes les qualités, économe, travailleuse, propre, attentionnée, gaie, jolie. Elle respecte la religion et la bonne conduite. Tout pour plaire. Néanmoins, elle ne passera pas l’épreuve de la présentation en famille, à la ferme, à Tourteville, sur le plateau de Caux.


Après deux jours d’examen, la sentence de la mère abusive tombe: «Non, j’ai essayé, mais décidément, alle est trop nouère. Si seulement elle l’était un p’tieu, je m’opposerais pas…Mais là, vraiment, je pourrai pas m’y faire, alle est trop nouère». Débat cornélien chez le jeune Boitelle qui tranche finalement en faveur des parents: «J’irai jamais contre eux!». Et voilà deux vies ratées! C’est trop bête!


Si mes fils me ramènent une belle-fille africaine, je serai ravi: les femmes africaines sont merveilleuses, courageuses, généreuses, rieuses. Non, Antoine, il ne fallait pas laisser passer ta Sénégalaise! Cette histoire me navre.


Pour me consoler, je vais vous raconter deux histoires vraies où la peau noire a brillé «comme des chaussures bien cirées» (écrit Maupassant) et où le verbe noir a eu le dernier mot…


1 – Y’a bon!


C’était au début des années 50, à la Préfecture de Rouen. On y recevait Léopold Senghor qui n’était pas encore Président de la République du Sénégal mais était déjà député représentant son pays au Parlement français. On avait organisé pour sa venue un grand dîner à la Préfecture et on lui avait affecté un jeune stagiaire de l’ENA pour le suivre pas à pas, devancer ses désirs et satisfaire ses besoins.




(Léopold Sédar Senghor, le chantre de la «négritude»)


Le jeune Énarque s’acquittait de sa tâche avec beaucoup de sollicitude, de gentillesse et d’application mais son éducation avait quelques lacunes et préjugés en ce qui concerne l’Afrique. Rien de méchant, juste de l’ignorance et un peu de bêtise… Donc, il s’empressait auprès de son protégé mais croyait utile, pour se faire bien comprendre, de lui parler «petit nègre». Cela donnait à peu près ceci:

«Vous, content? Vous, pas soif? Vous, vouloir reprendre potage?»

Le grand homme avait trop de classe pour s’en formaliser. Il regardait même avec bienveillance ce débutant besogneux qui multipliait les efforts pour le mieux servir. Il se promettait toutefois de lui administrer pour son bien une petite leçon le moment venu…

Avec le café, vint l’heure des discours. On pria Léopold Senghor de prendre la parole. Il le fit avec un brio de Normalien et d’Agrégé de Grammaire. Il obtint beaucoup de succès. En se rasseyant, il se tourna vers son jeune amphitryon et lui dit, d’un air mi-figue, mi-raisin:

«Alors, jeune homme, y’a bon discours?»

Gageons que le débutant s’en est souvenu toute sa vie et espérons qu’il en a tiré profit.


(Cette publicité de mon enfance n’a plus cours.)



2 – Miam, miam!


La scène s’est passée dans les années 70, au temps où il y avait encore des voitures (rouges) de 1ère classe dans le métro parisien, avec des sièges en sky au lieu de bois.


(Ticket de 1ère classe du métro parisien)


Nous sommes sur la ligne 1, celle qui va de Vincennes à Neuilly. On roule dans le XVIème arrondissement: que du beau monde, du beau linge! Toutes les places assises sont occupées, je suis le seul voyageur debout avec mon Directeur que j’accompagne. A la station Sablons, fait son entrée une dame de grande allure: chapeautée, corsetée, sanglée, talons hauts, parapluie de grand couturier…La classe! Elle fait peser sur le wagon un regard circulaire interrogateur, inquisiteur et dominateur: qui va se lever pour faire place à une dame de sa condition? Les hommes sont particulièrement visés: où est la bonne vieille galanterie française? Allons! Qu’on se dépêche de rendre hommage à la représentante du beau sexe!

Son œil d’oiseau de proie tombe en arrêt sur un voyageur paisible qui est absorbé dans la lecture du «Figaro». Il porte lunettes à monture fine dorée et costume trois pièces à gilet avec une montre-gousset attachée par une chaîne en or. Tout est chez lui de bon aloi, un profil typique de la ligne 1, côté ouest. Mais voilà, ce monsieur est noir. D’un beau noir splendide, brillant comme les marrons fraîchement sortis de leur bogue. Il respire la distinction, la finesse et l’intelligence, mais, décidément, il est quand même très noir…

La femme se plante résolument près de lui, fermement appuyée sur son parapluie. Sans le regarder, elle marmonne et ronchonne à la cantonade (mais tout le monde sent bien que c’est plus particulièrement à l’homme noir qu’elle s’adresse):

«Mmmm…Mon Dieu, quelle époque! Dans quel monde vivons-nous? Nos traditions se perden ! Plus le moindre geste chevaleresque! Où est le temps béni où les hommes cédaient spontanément leur place assise à une dame de qualité?» dit-elle sur un ton aigrelet et persiflant.

Suspense…Les voyageurs retiennent leur souffle… Que va-t’il se passer? Certes, le comportement de la dame est insupportable et l’homme visé est très fréquentable pour Neuilly. Mais quand même, il est vraiment très noir! Qu’est-ce qui va l’emporter dans le public: un sursaut contre l’injustice ou l’ornière d’un fond de racisme?

L’homme noir abaisse lentement son journal. Il lève les yeux vers la femme par-dessus ses lunettes cerclées d’or. Il parle posément:

«Oh! Madame! Qu’entends-je? Quelles belles coutumes que celles de votre pays! Je compte bien m’y conformer. A une seule condition, toutefois: vous me promettez que si, de votre côté, vous venez un jour dans mon pays, vous vous adapterez de bonne grâce à nos usages…
Certes, certes, il va de soi, Monsieur, je sais vivre…
  • Vous me le promettez vraiment?
  • Cela va sans dire, je sais voyager…»
La tension est pesante dans le wagon. Les consciences sont écartelées entre deux états d’âme. L’homme va-t’il céder? C’est injuste mais quand même il est vraiment trop noir, le dernier mot doit revenir à la Parisienne de qualité…Mais cependant, il a l’air bien comme il faut, cet homme-là et elle, c’est une chipie… Le public en proie à un débat intérieur peut encore basculer dans un sens ou dans l’autre. Il peut hurler avec les loups contre l’étranger, l’intrus, ou bien il peut avoir une réaction conforme à l’équité. Tout ça tient à peu de chose…

L’homme noir se lève lentement. Il répète sa question:

«Donc, vous me promettez d’accepter sans rechigner les traditions de mon pays?

- Certes, certes, finissons-en, je vous le promets

- Dans ce cas, Madame, prenez place, je vous en prie» dit l’homme avec un geste d’invite avenant.

La dame s’assied. Bienveillant, l’homme noir la regarde et l’aide à s’installer. Puis, il se penche vers elle et, à voix bien haute et ferme, il lui dit, d’abord lentement et calmement:

«Parce que, Madame, voyez-vous, dans mon pays

Puis, vivement, brutalement, il assène:

dans mon pays, eh bien, les bonnes femmes comme vous… ON LES BOUFFE


Explosion générale d’hilarité! Le public bascule en sa faveur car il a su mettre les rieurs de son côté. Honteuse et confuse, l’orgueilleuse descend à la première station… Le beau Noir reprend sa place, entouré de la considération générale. Il a gagné! Bravo, le cannibale distingué!





(Art de la table chez les cannibales de Neuilly)




















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